DE L’ÉDUCATION POPULAIRE À LA POSTURE ÉDUCATIVE
Ce que quatre ans m’ont appris
En 2021, Hugo m’invitait sur Parlons Péda pour parler de réglementation. On a fini par parler de tout autre chose — du sens du métier, de la question du pour quoi, de ce qui se passe vraiment quand un animateur se retrouve face à un enfant difficile. Je défendais l’idée que la réglementation n’est qu’un cadre, et que le vrai sujet est ailleurs : dans la relation.
Quatre ans ont passé. J’ai continué à travailler ce sujet — en le mettant en formation, en l’animant devant des professionnels de l’enfance et de la jeunesse, des parents, des managers. Et je voudrais partager ce que ce travail m’a appris. Pas des certitudes — des observations. Celles d’un formateur qui continue d’être surpris par ce qui se passe quand des gens s’arrêtent vraiment pour réfléchir à leur façon d’être avec l’enfant.
La réglementation protège. Elle n’éduque pas.
C’est la première chose que j’avais dite à Hugo, et je la maintiens entièrement. La réglementation ACM est un plancher — indispensable, souvent mal connu, parfois transformé en légende urbaine. Mais elle ne dit rien sur la qualité de la relation entre l’animateur et l’enfant. Elle dit combien d’adultes il faut par groupe. Elle ne dit pas ce que ces adultes font de leur posture, de leur regard, de leur façon de répondre quand ça déborde.
Ce que j’ai commencé à creuser depuis, c’est précisément cet angle mort. Ce qui se passe entre la règle et la relation. Ce qui, dans l’adulte, oriente sa réponse à l’enfant — souvent à son insu. C’est en cherchant à nommer cet espace que j’ai progressivement construit ce qui est devenu aujourd’hui un cycle de formation sur la posture éducative.
La question du pour quoi m’a amené à la question du qui
Dans l’épisode de 2021, je défendais la nécessité de pouvoir répondre à la question pour quoi — dans quel but, avec quelle intention — avant de mettre en place n’importe quelle activité. C’est une question pédagogique. Mais en la travaillant en formation, j’ai réalisé qu’elle en cache une autre, plus inconfortable : qui suis-je dans cette relation éducative ?
Qu’est-ce que je porte, comme histoire, comme blessures, comme injonctions reçues dans mon enfance, qui vient colorer ma façon de réagir à l’enfant devant moi ? Qu’est-ce qui se passe en moi quand un enfant me met à l’épreuve — et que je réponds d’une façon que je n’avais pas choisie ?
Ce n’est pas une question confortable. Je ne la pose pas pour moi seul — je l’ai découverte en la posant à des gens en formation, et en observant ce que ça produit quand ils commencent à y répondre. Quelque chose change dans leur posture. Pas parce qu’ils ont reçu une technique supplémentaire. Parce qu’ils voient quelque chose qu’ils ne voyaient pas.
Ce que la psychologie apporte — et ce que ses limites rappellent
En construisant ces formations, j’ai travaillé sur des modèles que j’avais croisés sans toujours les avoir vraiment articulés : la théorie de l’attachement, l’analyse transactionnelle, la question des besoins fondamentaux. Pas pour en faire des dogmes — pour en faire des outils de lecture de la relation.
Ce que j’ai constaté à chaque fois, c’est la même chose : quand on comprend pourquoi un enfant se comporte d’une certaine façon, la posture change. Quand on comprend ce que ce comportement active en soi, elle change encore plus. Parce qu’on ne peut pas choisir ce qu’on ne voit pas.
Mais je reste prudent avec la psychologie seule. Elle peut devenir une grille qui réduit l’enfant à un profil, un mécanisme, une explication. Ce que j’avais trouvé de précieux chez Fernand Deligny — que je vous avais recommandé dans l’épisode — c’est précisément le contraire : une attention radicale à la singularité de chaque personne, un refus de la normalisation, un regard qui ne cherche pas à expliquer mais à accompagner. Je crois que les deux ne s’opposent pas. Qu’ils se complètent, à condition que la psychologie reste au service de la relation et non de l’expertise sur l’autre.
Ce qui ne change pas
Quatre ans après ce podcast, une conviction s’est renforcée plutôt qu’ébranlée : la qualité de la relation éducative dépend d’abord de la qualité du rapport que l’adulte entretient avec lui-même.
Un enfant ne retient pas d’abord ce qu’on lui a appris. Il retient ce qu’il a vécu dans la relation avec l’adulte. Ce que cet adulte lui a communiqué — par sa constance, sa façon de tenir la limite ou de lâcher trop vite, sa façon de se reprendre après avoir mal réagi, sa façon d’être là vraiment ou d’être là en apparence seulement.
C’est vrai dans un centre de loisirs. C’est vrai dans un accueil périscolaire. C’est vrai dans une colo. Et j’ai pu observer que c’est vrai aussi dans des contextes qui m’ont surpris au départ — quand j’ai commencé à travailler avec des managers, des encadrants d’équipe, des responsables de service. Je ne m’y attendais pas vraiment. Je pensais que la relation éducative avait ses spécificités propres, irréductibles au monde du travail.
Ce que j’ai découvert, c’est que les dynamiques fondamentales ne changent pas selon que l’autre a huit ans ou trente-cinq. Un manager qui réagit sous le coup de la pression sans comprendre ce qui se passe en lui produit les mêmes effets relationnels qu’un animateur qui perd pied face à un enfant difficile. Les mécanismes sont les mêmes — les enjeux changent, les conséquences aussi, mais la source est identique. Et ce qui aide à y voir plus clair est, là aussi, identique : se regarder soi-même avant de chercher à agir sur l’autre.
Cette découverte a élargi ma conviction plutôt que de la fragiliser. Ce qui se joue dans la relation éducative n’est pas un sujet de spécialiste de l’enfance. C’est un sujet humain — valable partout où un adulte porte une responsabilité relationnelle sur une autre personne.
Ce n’est pas une idée rassurante. Elle implique qu’on ne peut pas faire l’économie de soi-même pour bien accompagner l’autre. Que la formation la plus utile n’est pas toujours celle qui donne des outils supplémentaires, mais celle qui aide à voir ce qu’on ne voyait pas encore de soi. C’est cette conviction qui a guidé tout ce que j’ai construit depuis 2021.
Pour aller plus loin
Si ces questions vous intéressent — que vous soyez animateur, directeur de structure, professionnel de l’enfance ou simplement quelqu’un qui cherche à comprendre ce qui se passe dans sa relation aux enfants — j’ai développé un cycle de formation qui travaille exactement ça : besoins, attachement, analyse transactionnelle, émotions, posture et cadre éducatif. En présentiel ou à distance, en intra-structure ou en groupe ouvert.
Vous pouvez me contacter : eric@ericfalcon.fr
Retrouvez l’épisode Parlons Péda de 2021 :
