P’tit Bob, le Jeu et l’Animateur
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Un article afin de réfléchir au métier d’animateur de loisirs éducatifs.
En cette journée des droits de l’enfant, il me semble important de réfléchir à ce que nous proposons et à ce que cela peut engendrer chez les enfants qui nous sont confiés.
MARIA MONTESSORI
Le jeu, l’outil de l’animateur de loisirs éducatifs !
En réfléchissant à ce qui distingue le métier d’animateur de loisirs et de vacances des autres métiers éducatifs, il me semble que ce qui est spécifique au métier d’animateur est le Jeu. Nous sommes les seuls à utiliser le jeu dans toutes ses potentialités éducatives. L’ancien chef scout que je suis retiens une citation de Baden Powell (le fondateur du scoutisme) :
Le jeu est le premier et grand éducateur
BADEN POWELL
L’animateur sportif, va se servir du jeu sportif, du sport et de la compétition comme outil pédagogique ; les enseignants, dans leur majorité, vont aussi se servir du jeu sportif et de l’esprit de compétition entre élèves pour les faire progresser. Les clubs de sport vont aussi se servir du sport et de la compétition. L’activité manuelle est également utilisée par les enseignants et les ATSEM.
Il n’y a donc que nous, les animateurs de loisirs et de vacances qui utilisons véritablement le jeu comme outil pédagogique.
A ce propos je dois une grande évolution de ma pensée et de ma pratique à un collègue directeur de formation BAFA, croisé en 2010 : Ludovic Regnault, qui a su me faire réfléchir avec deux concepts et j’ai finalement adopté la totalité de son point de vue de pédagogue. Ces deux concepts sont : « P’tit bob » et « le sport est en fait une préparation à la guerre ».
Les animateurs volontaires ou professionnels que j’ai formés à la pédagogie, m’ont, depuis, tous entendus parler de « P’tit Bob » et il n’y a pas de raison que vous n’en entendiez pas parler non plus.
« P’tit Bob »
La description de Ludovic Regnault est la suivante : « P’tit Bob, c’est un concept ! C’est l’enfant qui est choisi en dernier lorsque les enfants font les équipes ; s’il est inscrit au club de foot, il reste sur le banc pendant la plupart des matchs. Parfois il est malhabile, parfois il a des lunettes, parfois il est un peu empoté. Il est habitué à perdre : au jeu de la balle au prisonnier, il se fait faire prisonnier le premier et bien souvent, il reste prisonnier jusqu’à la fin du jeu ; lorsqu’il s’agit de jeux avec élimination, il est éliminé le premier et s’ennuie jusqu’à ce que les autres aient finis. Lors d’une randonnée, il est celui qu’on attend longtemps -bien souvent les autres font une pause pendant ce temps, et dès qu’il est arrivé la pause s’arrête. »
Certains d’entre nous ont été ce « P’tit Bob ». Tous les animateurs connaissent un ou plusieurs enfants qui correspond à cette description. Tous les enfants peuvent être « P’tit Bob », tout dépend de l’activité.
« Le sport à l’école est une préparation à la guerre »
D’après Ludovic, le sport a été introduit à l’école par Napoléon. Il s’était fait battre par les Prussiens dont les soldats n’étaient que des gens du peuple. Napoléon s’est demandé pourquoi les Prussiens étaient aussi forts. Il a constaté que l’athlétisme faisait parti du programme scolaire.
Il se rajoute la lecture d’un livre issu d’une thèse intitulée « Du guerrier à l’athlète : éléments d’histoire des pratiques corporelles » de Nicolas BANCEL et Jean-Marc GAYMAN. Dans cet ouvrage les auteurs démontrent que, depuis l’antiquité, l’athlétisme est issu de la guerre. Pour rappel, les athlètes des jeux olympiques étaient tous des guerriers. D’ailleurs, le terme athlétisme vient du grec Athlos, qui signifie combat ! Quelle différence entre le corps-à-corps et la lutte gréco-romaine ? Quelle différence entre le lancer de javelot et le lancer de lance ? Le marathon est une course issue directement de l’exploit d’un messager de l’armée grecque …
Dans le sport, comme dans la guerre, il n’y a que deux camps : le camp des gagnants et le camp des perdants. Vous êtes soit dans l’un, soit dans l’autre. Et même celui qui est arrivé deuxième de la compétition est en fait dans le camp des perdants : c’est le plus fort des perdants, mais c’est un perdant.
Les jeux olympiques étaient donc une guerre sans morts, et d’ailleurs il y avait une trêve militaire durant ce temps. Et rien n’a vraiment changé à l’heure actuelle. Si les sportifs américains ne battent pas les sportifs russes aux jeux olympiques, c’est un peu comme si les États-Unis avaient perdu la guerre froide.
Le sport vise toujours la compétition. Même si les entraîneurs sportifs essaient de rendre les entraînements les plus ludiques possible, le but est bien la compétition.
L’école est également une école de la compétition mais la compétition passe par les notes. Si Sybille n’a pas une meilleure note que Jeanne, c’est la honte auprès des copains et des copines. Voir même, c’est la honte d’être le meilleur de la classe.
Nous sommes tellement façonnés, pétris, par la compétition que nous trouvons normal de valoriser le gagnant et de dévaloriser le perdant. En formation BAFA, il est fréquent de présenter le besoin de compétition chez l’enfant de 8-10 ans lorsque l’on voit les caractéristiques des tranches d’âges.
Combien d’animateurs prévoient des récompenses pour tous les groupes sauf pour les derniers ? Combien d’animateurs ne proposent que des jeux d’équipes ?
Si « P’tit Bob » ne s’amuse pas, l’animateur s’est trompé de métier !
Ce qui distingue un sport d’un jeu est l’existence d’une fédération nationale ou internationale avec des règles codifiées. Il n’existe pas une fédération sportive du ballon prisonnier mais il existe une fédération d’Ultimate, de Kinball, de Dodgeball.
Chaque fois qu’un animateur propose un sport ou une version ludique d’un sport, il contribue à maintenir l’esprit de compétition. C’est le rôle de l’animateur sportif que de proposer du sport, pas celui de l’animateur de loisirs.
Les enfants n’ont pas besoin d’un animateur pour jouer au foot, d’ailleurs je remarque que lors des temps de jeux libres, lorsqu’ils ne connaissent rien d’autre. Ils s’organisent alors naturellement pour jouer au foot ensemble ou à un autre sport. (Au passage « P’tit Bob » sera choisi en dernier.)
Les enfants qui nous sont confiés sont là pour s’amuser. « P’tit Bob » est là pour s’amuser, pas pour apprendre encore plus qu’il est vraiment nul. Si « P’tit Bob » ne s’est pas amusé, alors l’animateur s’est planté et n’a pas rempli son rôle.
Dans l’animation de loisirs, et c’est là la gloire et l’honneur de l’animateur, nous effectuons un travail invisible et non valorisable immédiatement. L’outil d’éducation que nous avons en propre est le JEU. Nous passons par le jeu pour atteindre des objectifs éducatifs ou pédagogiques. Lorsque l’enfant revient chez lui, il répond qu’il n’a rien fait sauf jouer et s’amuser ! Mais nous, nous l’avons fait progresser sur plusieurs points : le vivre ensemble, le respect de l’autre, le respect des règles, l’imaginaire, le partage, la cohésion de groupe, la gestion de la colère, la confiance en soi, … Notre travail est invisible mais indispensable.
Il me semble que nous devons éduquer à autre chose qu’à l’esprit de compétition (il n’y a pas besoin de nous pour éduquer à la compétition) : nous pouvons éduquer à la coopération et à la paix. Et nous seuls sommes en mesure de le faire !
Si « P’tit Bob » s’amuse, il est fort probable que les autres enfants s’amusent aussi.
Que faire alors ?
Alors comment faire en sorte que « P’tit Bob » s’amuse et reprenne confiance en lui ? soit valorisé ?
Déjà, il est possible d’éliminer de nos pratiques les jeux d’éliminations pour les remplacer par des jeux de coopérations.
Je prends l’exemple du jeu de la chaise musicale. Le principe est donc qu’il y ait une chaise de moins que le nombre de joueurs. A chaque tour celui qui n’est pas assis est éliminé. La version coopérative est nettement plus intéressante : on continue d’enlever une chaise à chaque tour mais aucun joueur n’est éliminé. Il faut donc que tous les joueurs trouvent le moyen de s’asseoir, les uns sur les autres s’il le faut.
Autre exemple, sur un jeu d’équipe bien connu : la balle au prisonnier. Comment faire en sorte que « P’tit Bob » puisse jouer et s’amuser ?
Il faut évidemment modifier les règles et l’on peut utiliser une variante appelée Ballon grenoblois ou grenobloise.
Cette variante modifie deux règles de la balle au prisonnier. La première règle modifiée est de définir que celui qui sort est celui qui est prisonnier depuis plus longtemps. Ce n’est donc pas forcément le prisonnier qui a touché l’adversaire qui sort. Deuxième modification de la règle : le camp des prisonniers s’étend sur les trois côtés. Tout ballon qui sort du terrain revient donc aux prisonniers, plus seulement les ballons qui dépassent la ligne de fond.
Autre variante possible le Ballon Royal : dans chaque équipe on désigne secrètement, avant chaque partie, un roi, une dame, un cavalier, un valet et des pions. Le Roi vaut 40 points ; la Dame, 30 points ; le Cavalier, 20 points et le Valet vaut 10 points (selon le nombre de joueurs on peut aussi avoir un Roi à 50 points, une Dame à 30 points et un Valet à 20 points) ; les pions ne valent aucun point. Pour gagner, il faut atteindre exactement les 100 points, si l’équipe dépasse les 100 points, elle a perdu. Lorsqu’une équipe touche -et fait prisonnier- le Roi de l’équipe adverse, alors elle empoche 40 points. Si, par exemple, les adversaires ont attrapé le Roi, et la Dame (ils ont alors 70 points), il sera important de protéger la Dame et que le Roi se sacrifie en se jetant sur le ballon lancé par l’adversaire. En effet attraper le Roi puis la Reine puis le Roi cela fait 110 points et l’équipe qui atteint ce score à perdu.
Il est évidemment possible de faire un ballon royal grenoblois !
Si nous organisons un jeu de Chat, jeu qui fait parti des jeux naturels chez les enfants (il n’y a pas besoin de leur apprendre), plus le terrain est grand, plus cela mettra en valeur l’exploit physique et seuls les plus sportifs s’en sortiront vainqueurs. Il n’y a pas besoin que le terrain soit très grand pour s’amuser. On peut aussi jouer au chat exponentiel : dans cette variante le joueur touché devient loup et s’ajoute à tous les autres loups. Le jeu s’arrête lorsque tous les joueurs sont loups.
Je vous invite aussi à (re)découvrir le jeu des Barres, jeu attesté dès l’an 1300. Il ne s’agit pas d’un jeu coopératif mais d’un jeu qui est quasiment infini.
N’oublions pas « P’tit Bob » !
« P’tit Bob » nous demande de réviser nos pratiques, nos habitudes et nos croyances. Nous sommes là pour « P’tit Bob », alors prenons soin de « P’tit Bob », prenons soin que « P’tit Bob » s’amuse vraiment, prenons garde de mettre en valeur chacun des enfants qui nous sont confiés afin qu’ils s’amusent en sécurité (y compris la sécurité affective et morale). Nous ne sommes pas des animateurs sportifs, nous sommes des animateurs de loisirs éducatifs !
